9
La première bête va lui sauter dessus lorsqu'un sifflement retentit. Stoppés dans leur élan, les deux monstres trottinent tête baissée vers un vieil homme dont la barbe blanche touche le sol.
Derrière lui c'est bien le Temple qui se dresse, impressionnant par ses dimensions mais d'une sinistre simplicité. Des colonnes d'une vingtaine de mètres de haut soutiennent un fronton, lisse, sans sculptures, comme le tout : colossal, mais tristement nu. Absolument inouï. Nicolae n'a jamais vu semblable bâtiment : il peine à dissiper sa fascination pour considérer en détail ce lieu de tous les mystères. Il en estime la largeur d'une cinquantaine de mètres, et entre deux cents et deux cent cinquante quant à la longueur. Il remarque cependant qu'il n'y a aucune porte : après le seuil béant, ce sont les ténèbres ; et le sentiment d'écrasement le reprend, une fascination effrayée, une terreur émerveillée, comment le définir ? Nicolae réussit à détacher ses yeux du Temple et s'approche du vieillard.
"Bonsoir ! Vous êtes Frik le Mage, je suppose ?
- Tu es Nicolae, j'en suis sûr ! rétorqua le vieil homme avec un sourire.
- Je suis venu...
- Je sais tout." Nicolae s'interrompit, intrigué. Comme si de rien n'était, Frik reprit : "Mes bêtes ne t'ont pas trop fait peur ? Il faut dire que dans le sixième parallèle ce sont les êtres les plus agréables à regarder... Je suis allé les y chercher pour qu'ils me gardent la maison lorsque je voyage.
- Vous voyagez ? Vous descendez de la montagne ?
- Je veux dire voyager dans les univers parallèles... Tu as faim, et tu es fatigué. Ton père était en moins piteux état lorsqu'il est arrivé ici. Viens te reposer chez moi.
- Mon père ! Vous avez vu mon père ? Où est-il allé ?
- Mais dans le Temple, bien sûr ! Je lui ai déconseillé d'y aller mais il n'a rien voulu entendre. Encore un obstiné qui a fini comme les autres..."
Nicolae est rentré dans la cabane et s'est installé silencieusement sur une chaise. Le Mage lui remplit tranquillement un bol de lait. En le lui apportant, il remarque enfin que le jeune homme, livide, attend des précisions sur ce "fini comme les autres" sans oser les demander lui-même. Frik soupire. "Ton père a disparu, Nicolae. Il est allé dans le Temple et il n'en est pas ressorti. C'est tout. Tu ne trouveras rien, ni trace, ni cadavre ; mais moi je sais ce qu'est Rhrûn et je peux t'assurer que ton père est mort."
Mais pour Nicolae, "disparu" rime avec espoir. Et il aimerait bien savoir ce que Frik sait qui lui permet d'affirmer une telle chose.
Frik le comprend. Il s'attable face à Nicolae : "Je vais tout t'expliquer, petit, dit-il. Et le meilleur moyen de t'expliquer, c'est de te raconter mon histoire. Car tel que tu me vois, j'ai six cent soixante-quatorze ans."
10
"Je suis né en l'an 983. J'ai grandi dans Bicaz. Tout fut normal jusqu'à mes vingt et un ans : ce fut l'année de l'invasion hongroise. Tu connais la légende de Rhrûn ? Eh bien, c'est moi qui, au moment de l'attaque de notre village, ai appelé Rhrûn à l'aide. Il se passa ce que tu sais : les Hongrois évaporés, le Temple dressé sur la montagne, apparu en un clin d'oeil, et moi catapulté prêtre de Rhrûn.
J'avoue que le Voyageur avait trouvé en moi l'esprit le plus crédule du village. Mais quel prophète il faisait ! Il était très grand, un colosse, avec de grandes mains. Mais avec ça, un visage angélique, une voix qui allait droit au coeur - mes aspirations mystiques du moment avaient trouvé leur guide. Et quand ils l'ont chassé, j'ai failli le suivre ! Mais je me suis résigné. Et lorsque les Hongrois ont commencé à dévaster les villages voisins, nous avons tous eu peur. Je n'avais rien à perdre à l'appeler ; ce que je n'étais pas obligé de faire, c'était d'y croire, d'y croire de toute ma volonté. Et il est venu."
Frik fait une pause, se mordant la lèvre inférieure, visiblement malade de remords.
"Ce que tu ne sais pas, ce que personne ne sait, c'est que Rhrûn vint en personne me rendre visite, le lendemain des événements, alors que j'étais seul dans le Temple. Je fus terrorisé. Il m'apparut enveloppé de flammes, un sourire diabolique sur son visage dégoulinant de ce que je pris pour de la roche en fusion. Evidemment son apparence n'a pas de signification propre ; certainement qu'il se présenta sous la forme dans laquelle, au fond de moi, je l'imaginais - car à la base de ma foi il y avait la crainte, la crainte des forces qui nous dépassent, la crainte du mal plus que l'espoir du bien.
Il parla dans ma tête, utilisant les mécanismes de mon cerveau. Il me remerciait d'avoir cru en lui, foi qui l'avait délivré de sa prison. Qu'était cette prison, je n'en sais toujours rien, pas plus que les plus hautes sommités du savoir dans tous les univers ne le savent : une prison d'énergie, un isolement spatio-temporel, qu'en sais-je ? L'hypothèse la plus sérieuse est celle d'une concentration dans une particule de vide. Quant à savoir qui l'avait emprisonné et quand, cela donne le vertige d'y penser. Peut-être Phantasmagorya elle-même, la Déesse Première, l'Infinie, la force même qui meut les choses - mais pourquoi le laisserait-elle agir désormais ?"
Evidemment le récit a tourné à la réflexion à haute voix, et Nicolae ne comprend plus rien. Frik le voit, défronce les sourcils en remettant visiblement le problème à plus tard, et reprend :
"Il m'a donc remercié ainsi. Pourquoi fallait-il que je croie en lui pour le délivrer ? me demandai-je après son passage. Ce que j'ai découvert plus tard, c'est cette vérité insoupçonnable : les forces telles que lui, que l'on peut appeler "dieux", n'existent qu'à condition que l'on croie en eux. Le peu d'énergie ainsi octroyé leur donne une autonomie, qu'ils sont libres d'exploiter pour accroître à l'infini leur puissance. Mais qu'il advienne que plus personne ne croie en lui : aussi puissant qu'il soit, il disparaîtra de notre plan pour dériver dans le vide infini qui entoure l'ensemble des univers. Ce qui signifie d'ailleurs que des démons comme Rhrûn n'ont pu émerger qu'à partir du moment où il exista des êtres pensants. Autre conclusion, le Voyageur ne pouvait être humain. Tout au plus une émanation de Rhrûn qui aurait échappé à la puissance qui l'a incarcéré, une sorte de golem animé par une monade, une parcelle de volonté du dieu."
Nicolae pousse un gémissement de désespoir. Frik s'en émeut et essaie de retrouver son chemin :
"Donc il a fait en sorte de m'être le plus agréable possible pour que je persiste à croire en lui. Je n'ai compris sa nature maléfique que très tard. Il m'a immédiatement conféré l'immortalité et une certaine invincibilité, pour être assuré que je survive jusqu'à la réalisation de son dessein. J'eus pour ordre d'entretenir la foi de mes fidèles, tâche dont je m'acquittais avec joie. Je lui fus dévoué autant qu'on peut l'être.
Mais vint un moment où mon âge pouvait devenir suspect aux hommes. Il orchestra ma disparition de Bicaz en me donnant le pouvoir de voyager dans les univers parallèles, avec pour mission de former des communautés de croyants partout où me conduiraient mes pas. Ivre de bonheur face à tout ce qui s'ouvrait à moi, je ne protestai pas. Dans ces parallèles, j'ai appris la magie, comment faire voyager mon esprit, comment lire les pensées des hommes, comment pulvériser n'importe quelle créature. Et puis un jour, en entrant en contact avec le CU (pardon, le Conservatoire Universel, le plus grand rassemblement d'érudits et de documents de tous les mondes), on m'a appris l'improbable vérité.
Rhrûn est en train d'accumuler une puissance considérable. Il est de la pire espèce de démons, il est un Engloutisseur, avalant la matière pour la convertir en énergie. D'ordinaire ils sont rapidement maîtrisés par des puissances inconnues ; mais lui dévore impunément, pour une raison mystérieuse. J'ai un jour assisté à ce spectacle.
Je venais, à quatre cent dix-sept ans, d'être nommé au prestigieux Cercle des Savants du système de Lambhart, et pour ma première mission l'on m'avait envoyé étudier un peuple fort sympathique de quadrupèdes bleus, vivant en une remarquable société, sur une planète du parallèle... je ne me souviens plus du numéro. Après tout, qu'importe ! Il y en a des millions et celui-ci n'existe plus.
Un jour que je faisais une petite digression dans mon étude sur la flore incroyable de cette planète, je levai soudain la tête vers le ciel, pris d'un troublant sentiment de danger. Et là, petit mais grossissant à vue d'oeil, un point rouge était apparu près du soleil de ce système. S'agrandissant toujours plus, dans des dimensions cosmiques, il se révéla être un horrible visage, immense, grimaçant. Fasciné, je reconnus Rhrûn - selon toute évidence il prit cette forme sous l'influence de mon regard. Il ouvrit alors la bouche, et tel un Léviathan infernal, l'horizon ne fut plus qu'une énorme mâchoire.
La planète fut engloutie, mais je n'étais plus là. Abandonnant cette pauvre civilisation de quadrupèdes bleus à son triste sort, j'avais utilisé mon don de transfert, en sécurité dans un autre parallèle alors que là-bas tout était annihilé le temps qu'il te faut pour cligner de l'oeil. Et c'est de pire en pire. Des planètes il est passé aux systèmes solaires entiers, anéantissant en quelques secondes de glorieuses civilisations plusieurs fois millénaires. Incroyable, n'est-ce pas ? Et personne ne sait ce qu'il est advenu de cette force providentielle, que beaucoup nomment donc Phantasmagorya, qui jusqu'à présent préservait les univers. Bientôt la situation sera irréversible ; et un Engloutisseur ne s'arrête que lorsque le cosmos entier est en lui."
Après ce constat qui n'est rien d'autre que le constat de l'Apocalypse, Frik fait une nouvelle pause dans son récit, laissant Nicolae dans un état d'hébétude fébrile.
Soudain le regard de Frik à la fois s'embue et s'endurcit :
"C'est moi qui l'ai réveillé... Je suis entièrement responsable de cette catastrophe... Alors depuis plus de deux-cent-cinquante ans je recherche sans relâche dans l'ensemble des parallèles encore existants quelque chose d'immensément puissant, un recueil d'âmes sacrifiées, une entité endormie, une Graine de Création, tout ce qui dans les livres et dans les propos des sages de tous les Univers paraît susceptible de pouvoir lutter contre la puissance de Rhrûn. Mais tout ce que j'ai recherché n'a été pour l'heure que légendes, ou tout simplement introuvable. Et cela fait bien longtemps que plus aucun Grand Maître de Magie, et même tous les Grands Maîtres réunis, ne sont de taille à l'affronter. Et pourtant je continue, désespérément.
J'y retourne de ce pas, en fait. J'étais revenu ici me reposer un peu ; tu es renseigné, fais ton choix. Mais je te préviens. Toi, seul, tu ne peux rien. Rhrûn n'est plus à Bicaz, il n'y a que très peu été. Il n'a jamais touché à notre monde à cause de la petite communauté de fidèles qui y demeure. Ton monde est sauf, n'y pense plus. Il est occupé ailleurs.
- Mais s'il est ailleurs, réagit Nicolae, pourquoi pensez-vous qu'il a tué mon père ?
- Je l'ignore, petit. Je le sais, je le sens. Mais, je ne peux pas moi-même expliquer pourquoi il a pris le temps de répondre à son appel. Dans tous les cas, bon retour à Bicaz, Nicolae."
Sur ce, il ferme les yeux, doucement. Et il disparaît discrètement, prenant trois secondes pour devenir de plus en plus transparent, puis invisible.